Sur mesure ou à propos du « jean »

À la fois le plus ordinaire, le plus commun, – anonyme même –, et le plus personnel, il prend la forme du corps qui s’y loge, se conforme à ses traits et gestes, accompagne ses élans, suit le patron de ses désirs sans y manquer d’un point, tout en restant ferme, solide, n’opposant ni résistance ni jugement. Il n’impose rien ; au contraire, il se complait à suivre scrupuleusement telle ligne de hanche, telle courbe de cuisse, à envelopper tel mollet. D’apparence fruste, presque rêche – pour mieux occulter souplesse de velours et fluidité de soies –, il s’adoucit au contact de la peau qui s’y abandonne. Après un temps de fiançailles, variable au gré des parties, il s’avère le plus attentif et docile des époux, les fibres de sa toile mêlées à celles de la peau, bientôt indistinguées.

Il accueille, embrasse, emporte le corps qui le porte, quel qu’il soit, indifférent aux canons, récusant tout préjugé, apaisant toute crainte.

Le succès du « jean » tient sans doute pour beaucoup à cette compréhension : capacité d’empathie et capacité d’achever sa forme sur le corps de qui le revêt, à l’usage, dans le côtoiement, d’y révéler et raffiner sa texture. De sa vocation à changer, sous couvert d’uniformité, de devenir absolument unique : un vêtement sur mesure. Il suffit pour s’en convaincre de se glisser dans le « jean » de quelqu’un dont il nous semble partager la taille, approcher la complexion : on y éprouve aussitôt la singularité d’un corps que seules des années d’amour, des années de caresses attentives, pourraient pénétrer.

En fait, « le » jean n’existe pas, hors son concept : il est autant de jeans que d’individus. Plus : que de moments et gestes de chaque personne qui les porte, homme ou femme, jeunes et vieux, citoyens d’un hémisphère ou de l’autre. Le « jean » prend non seulement le sexe et l’âge, mais toutes les modalités et l’histoire de celui qui s’y glisse, se remet à lui, s’y inscrit.

Ainsi n’est-il pas un pantalon comme les autres pour la raison même qu’il est justement « comme les autres », comme chacun est, se laisse être en lui et par lui, protégé par son anonymat même. « Jean » à la fois cachant et exposant « je », et autant qu’il en existe de par les continents et les époques, autant qu’il s’en révèle en chacun.

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Allez savoir pourquoi me revient en mémoire cette brève histoire hassidique :

Un petit garçon s’en vint vers le Rabbi avec une question qui l’animait vivement.

– Pourquoi les hommes sont-ils tous différents ?

– Justement, parce que Dieu les a faits à son image ! »

Corinne Pasqua